• Gautier Winter

Tribune d'avril

Mis à jour : avr. 3



À la une de toutes les unes


Il y a ce quelque chose dans l’air. Ce quelque chose d'indicible, ce quelque chose d’invisible qui nous confine en ce moment-même dans nos foyers. Indolore pour certains, vincible pour d’autres, ce petit rien est devenu en l’espace de quelques jours, l'apanage d’un bien commun et un réel danger pour le monde entier. À la une de toutes les unes, en boucle sur tous nos écrans, cette infime particule draine aujourd’hui l’intégralité de notre attention, pirate nos peurs, fait émerger des angoisses profondes. Elle a plié dans son sillage notre aptitude à nous rebeller, à lever le poing, à braver et à refuser. On s'en foutait bien des faibles, du moment qu'on pouvait se claquer la bise d'un air de défi. Ce qu’on a sans cesse appelé notre liberté, cette petite chose l’a balancée à la volée, prouvant qu’en un rien de temps, il était possible de nous l’enlever.



Ceci n'est pas une répétition générale


On a beau dire, ce virus arrache nos habitudes, détrône toutes les couronnes et va jusqu’à faire trembler tous les gouvernements. Dans ce silence inhabituel, ce sont les phrases qui grondent, les tweets qui interpellent, les titres qui interrogent et les oiseaux qui reviennent. Les hirondelles arrivent par le nord, en grappes, en essaims, et se tapissent sur la hêtraie, sous le col, en attente de signes mystérieux pour nous. Les silhouettes du quotidien, elles, elles n’apparaissent qu’à travers les clapotis des mains aux fenêtres, le soir venu. Et le temps que tout cela dure, on voit apparaître de nouvelles questions, et de ces questions naissent de nouveaux enjeux. Il en va de notre responsabilité à tous d’en prendre la pleine mesure. Aux tribunes, aux débats, il faut cependant y ajouter de la nuance, pour éviter de parler dans le vide et à tout va. Car ceci n’est malheureusement pas une répétition générale, ce que l’on vit n’est pas juste une parenthèse inédite qu’il convient de balayer lorsque le confinement laissera place à l’été. Tout ceci n’est pas non plus l’effondrement, mais peut-être simplement un condensé de l’hébétude humaine qui ne veut pas voir la catastrophe qui vient. Car lorsque l’on crie à la relance, à la reprise de l’économie, pensons bien que l’instrument massif qui se déploie viendra renforcer le modèle dans lequel on vit déjà, avec toutes ces inégalités structurelles. Au lieu d’un « Green New Deal », beaucoup préféreront tendre une bouée de sauvetage à l’industrie fossile. Et parce que bon nombre de pays reviennent déjà sur les accords climatiques, n’oublions pas que les instincts écologiques confirment un entre-soi bien restreint et une bien pensance peu pragmatique. Non, nous ne sommes peut-être pas en guerre, mais la métaphore filée convient bien à tout ceux qui ne veulent rien entendre.


On prend des risques


Pourtant, les expressions martiales grandiloquentes révèlent notre rapport à la maladie sur un drôle de discours et c’est se méprendre sur l’essence du vivant que de la perpétrer. La question sur laquelle on devrait tous se pencher vient plutôt de la manière dont tout cela a été engendré. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), 60 % des nouvelles maladies infectieuses humaines sont d’origine zoonotique, quid donc de nos perpétuels trafics et recels illégaux d’animaux. Car lorsqu’on s’introduit dans les écosystèmes gardés, eh bien oui, on prend des risques. Et force est de constater qu’on peine à le comprendre car toutes nos maladies infectieuses en découlent depuis bon nombre d’années. Il va donc falloir se reconnecter à la définition même du vivant, jusqu'au fond de son être. Il nous faudra appréhender que oui, tout ce qui vit communique, tout ce qui vit habite, tout ce qui vit forme un tout complet dans lequel nous sommes. Nos manières de vivre disent nos façons d’être au monde. Quelles seront nos nouvelles règles ?



Et diable non, ça ne dérangeait personne !


Et justement, il y a urgence à s’indigner car même si dans toute cette crise l’humain s’est recentré lui, il a quand même réussi à oublier les autres. Vous l’entendez encore cette phrase qui est revenue souvent “de toute façon, il n’y a que les vieux qui meurent”. Comme si, d’un coup, tout le pire prenait sens. On avançait même le titre bestial "Ils vont tomber comme des mouches" et diable non, ça ne dérangeait personne ! Il y a quelques temps pourtant, on se posait déjà la question du que faire de nos vieux, parce que oui, les failles du système existent et nos silences sont la preuve de notre indifférence. Que dit une société qui ne soucie pas de ce qui a été un jour, sa richesse et son fameux PIB ? Et que dirons-nous demain, lorsqu’il sera possible d’être foulé aux pieds parce qu’au-dessus de cinquante ans, mon vieux, on est déjà “trop vieux” ? Cette question, on se la pose comme celle du temps qui passe, du temps qui s’accélère et qui repose les fondements de cet emballement sociétal. Parce que d’un coup, devant son écran, on se rend compte du dédale géo-sanitaire, économique et social. On se rend compte que pour éviter de nouvelles crises, il va falloir changer nos modèles alimentaires et donc notre manière de consommer.



Ça y est, on déglobalise ?


Mais pour consommer différemment, encore faudrait-il pouvoir le faire, avoir à portée de mains des champs, pour que nos villes se suffisent à elles-mêmes. “Quand j’étais plus jeune, dans les années 90, on m’apprenait à l’école que le monde occidental entrait dans une ère post-industrielle, faite de services, de cerveaux et de valeur ajoutée. La grossière production de biens, les chaînes de production, avaient pour vocation à être mises dans les mains des pays en voie de développement, la Chine en particulier, qui, à l’époque, commençait à peine à "s’éveiller", comme le disaient les économistes alors”. La bonne nouvelle c’est ce chiffre révélé par un Institut Finlandais en mars 2020, qui montre que la baisse de 66% des vols liés à la Chine a engendré la chute de 10% des émissions de CO2 pour le transport aérien. L’heure est donc à la réflexion de la relocalisation de nos usines, à la reterritorialisation de nos industries, à la création de nouvelles chaines de valeurs basées sur nos régions. Natixis interroge même une potentielle fin du capitalisme néo-libéral en tout et pour tout, en identifiant la déglobalisation des économies réelles. C’est dire ! Même notre correcteur orthographique semble ne pas connaître le mot “déglobalisation”.


La grande question


Comme le disait l’éditorialiste Guillaume Duval, le monde de demain ne tombera pas du ciel, et qu’à cela ne tienne, il en va de notre solidarité sans faille, de nos énergies vitales et de nos originales découvertes. Il en va de notre pleine conscience des enjeux qui se découvrent et des réponses qui naissent ici et à mille lieues de nous. Il en va aussi d’accorder à celles et ceux qui avaient déjà fait un pas de côté, de leur accorder la chance de nous éblouir dans le monde qui vient. On pense aux laborantins qui travaillent depuis trois ans pour qu’un lab Open Source voie le jour pour le bien commun. On pense aux baroudeurs de la pipette qui font des colorants à l’aide du vivant. On vous cite la revue Socialter qui, dans son dernier numéro, propulse l’imaginaire qui vient, avec la grande question du “comment voulons-nous vivre ?” On donne à voir l’engagement pour une reterritorialisation textile avec 1083. On clique aussi sur l’appli Phénix qui prouve une fois de plus que rien n’est perdu. Allez faire un tour du côté de la communauté ecotable qui se mobilise pour préparer des repas de qualité aux soignants. On vous invite également à lire la tribune de Tous confinés, tous engagés, qui redéfinit auprès des salariés la notion d’intérêt général. Et très bientôt on part faire le tour du monde avec Plastic Odyssey ! On en oublie plein mais on voudrait vous dire que tous ceux que l’on rencontre au quotidien sont aussi celles et ceux qui explorent de nouveaux mondes. Et on les remercie mille fois, de nous donner la force et les idées d’imaginer que tout ceci est possible. © Jacques Tati, les vacances de Monsieur Hulot / The art of living de Saul Steinberg 

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